Débat/ Anticiper la raréfaction de l'eau



Jean François Carenco/ d.r.

Voici les principaux extraits de son intervention sur la situation et les évolutions prévisibles sous l’effet du changement climatique

« En décembre dernier, j'ai souhaité que nous mettions en place, avec l’aide de l’Agence de l’Eau, une déclinaison pour le bassin Rhône-Méditerranée du plan national d’adaptation au changement climatique.
Il s’agit, en parallèle des mesures d’atténuation que nous avons inscrites dans les différents Schémas régionaux climat air énergie pour atteindre l’objectif du 3x20 à 2020, d’initier des mesures d’adaptation pour répondre aux conséquences qui sont inévitables.
Une politique d’adaptation est en effet d’abord et avant tout une politique de l’anticipation : il s’agit de percevoir les changements et de s’organiser en conséquence.

Cette initiative, unique en France, se fondait au départ sur une conviction, celle que notre bassin serait particulièrement concerné par les changements qui s’annoncent. Cette conviction était étayée par des crises comme la sécheresse de 2011 ou la connaissance de territoires comme l’Ardèche où la gestion de crise doit être déclenchée quasiment tous les ans.

Mais pour initier ce travail, il était nécessaire d’aller au-delà de cette conviction et de faire le point sur les connaissances scientifiques sur le changement climatique appliqué à notre bassin. Il était nécessaire de plonger dans la littérature scientifique pour en extraire des certitudes, les faits qui commencent à se dessiner mais également les interrogations qui restent encore aujourd'hui à éclaircir.

Ce travail, qui a été présenté en avant-première au Comité de bassin la semaine dernière, vous sera restitué dans toute son ampleur aujourd'hui. Je me garderai bien de le résumer au risque de le déformer, tant ce rapport est riche d'enseignements.

De sa lecture, il ressort d'abord la certitude que le changement climatique n'est pas une question qui concerne seulement les banquises et les ours polaires ; ce n'est pas une inquiétude pour quelques îles paradisiaques menacées d'engloutissement d’ici la fin du siècle à l'autre bout du monde.

Il s'agit pour le bassin Rhône-Méditerranée d'une évolution qui nous concerne déjà. Le changement climatique, c'est ici et maintenant.

En effet, malgré les incertitudes, malgré toutes les précautions prises par les scientifiques, des directions fortes se dégagent des résultats qui vous seront présentés.

Elles vont globalement dans le même sens, quels que soient les scénarios et les modèles.

Il faut s’attendre sur notre bassin à :
Une hausse généralisée des températures : +3 à +5°C pour les températures annuelles en 2080 ;
Une baisse des précipitations estivales ;
Une réduction du couvert neigeux ;
Une augmentation du nombre de jours caniculaires qui pourraient atteindre 10 à 25 jours en 2080.

Tout ceci se traduira par des sécheresses plus fréquentes et plus intenses et un problème de raréfaction de la ressource en eau.

Ce qui est particulièrement troublant dans ce que nous annoncent les scientifiques est la vitesse de certaines évolutions.

Ainsi, la baisse de l'enneigement à 1 200 m dans les Alpes-du-Sud pourrait être de 40 à 60 % en 2030. Or 2030, c’est demain.

Nous ne sommes plus sur un phénomène lointain mais sur quelque chose de comparable avec la durée de vie des équipements qui sont installés aujourd'hui dans les stations de sports d'hiver. Cela doit nous interroger.

Les conséquences de ces évolutions climatiques vont se traduire sur tous les usages : nous devons agir dès maintenant.

La baisse généralisée des débits moyens va provoquer des déséquilibres croissants entre ressource et demandes en eau. Pour prévenir la multiplication potentielle de conflits d'usages, il est donc nécessaire d'anticiper des étiages qui seront plus sévères par la mise en place dès à présent, territoire par territoire, d'une gouvernance spécifique dédiée à la gestion de la ressource en eau.
Nous nous y sommes déjà résolument engagés dans les 72 territoires en déficit du bassin – 31 en Rhône-Alpes – en réalisant des études d’évaluation des volumes prélevables. Elles devront se traduire par la mise en œuvre de plans de gestion de la ressource en eau sur tous les usages, et, quand cela est nécessaire, par la mise en place d'organismes de gestion uniques pour les prélèvements agricoles.

Des bassins versants ou aquifères considérés comme non déficitaires pourraient le devenir. Ainsi, les débits du Rhône en été pourraient baisser de 30 % en 2050 et de 50 % en 2080. Cela doit nous amener dès à présent à nous interroger sur toutes les demandes de substitution de ressources en déficit par un prélèvement dans l’eau du Rhône. Celui-ci est encore vu comme abondant, mais qu’en sera-t-il demain ?

Au vu des impacts envisagés sur les ressources disponibles, les stockages naturels doivent à tout prix être préservés. Parmi ceux-ci, je pense en premier lieu aux zones humides que nous avons tant malmenées depuis 30 ans, alors même qu’elles subiront un climat plus chaud et plus sec. Le chantier de la reconquête des zones humides doit être accéléré.

L’ensemble des évolutions prévisibles vous seront présentées au court de la journée, mais pour résumer les choses je dirai que le tableau n’est pas terrible. Et malheureusement, l'aggravation des étiages ne signifie pas la diminution des risques d'inondations.

En effet, dans les terres, les valeurs de débits élevés ainsi que l’amplitude et la fréquence des crues ne devraient pas baisser.

Au niveau du delta du Rhône, le trait de côte recule déjà d’environ 4 mètres chaque année.
Même si les incertitudes sont très élevées sur l’évolution des facteurs d’érosion et de submersion, l’élévation du niveau de la mer, quel que soit son niveau, renforcera les risques côtiers…

…Il s’agit surtout maintenant pour chacun d'entre nous de rentrer dans la phase opérationnelle du plan de bassin d’adaptation au changement climatique. L’exercice est exigeant car, malgré les connaissances déjà engrangées, il s’agit de décider des mesures d’application immédiate dans un contexte d’incertitude…
…Je souhaite également que les élus présents intègrent ces réflexions dans l’ensemble des politiques publiques qu’ils mènent, par exemple en intégrant les enjeux du changement climatique dans les démarches de planification territoriale qu’ils initient : SCOT, PLU, etc.

Je me réjouis que notre plan de bassin d’adaptation au changement climatique puisse d’ores et déjà s’appuyer sur le 10ème programme de l’Agence de l’eau approuvé la semaine dernière. Celui-ci prévoit en effet pour la première fois un volet spécifique.
Ce plan permettra également d’élaborer les éléments de stratégie à intégrer dans le futur SDAGE 2016-2021».
Discours prononcé à Lyon 2 le 19 septembre 2012